AUDACE
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Yves Soulabail – « Ne demandez jamais à un éléphant de monter aux arbres. »

Il existe des enfants que l’école range très tôt dans la case des « cas inadaptés », parfois en raison de difficultés de lecture, d’orthographe ou encore de compréhension. Yves Soulabail a eu la chance — si l’on peut dire — de cumuler toutes ces contrariétés.
Redoublant sa sixième, il échappe de justesse à un tripler et se voit proposer de poursuivre sa scolarité en internat. Pourtant, rien n’y fait. Orienté vers un établissement de rattrapage, il semblait promis à tout, sauf à une carrière intellectuelle. Aujourd’hui, à 56 ans, il est chercheur et enseignant depuis plus de trente ans. Docteur en sciences de gestion, auteur et éditeur, il est sans doute l’une des rares personnes au monde à détenir les secrets qui ont fait la fortune des fondateurs de la grande distribution française.
Entre l’élève en difficulté et le professionnel reconnu, une même personnalité et une conviction qui ne l’a jamais quittée, qu’il résume par une image empruntée à la sagesse populaire : « Ne demandez jamais à un éléphant de monter aux arbres : il se trouvera toujours inadapté. » Autrement dit : « Nous avons tous des capacités à exploiter. C’est notre chemin de vie que de savoir les découvrir et les exprimer. »

Les premiers seront aussi parfois les derniers

Le parcours d’Yves se construit au milieu de chaos scolaires répétés. Après deux années en établissement de rattrapage, où il figure parmi les meilleurs élèves dans les matières scientifiques, il réintègre le circuit classique. La chute est brutale : il réapprend ce que veut dire être dernier.

« Être le meilleur parmi les moins bons, c’est une manière de se valoriser, mais pas toujours la meilleure façon de progresser. Se rapprocher des premiers, c’est là qu’il faut être pour progresser. La subtilité consiste à trouver la voie qui nous est propre pour avancer. »

Il s’accroche contre vents et marées. Il lit comme jamais, dessine des nuits entières et rêve des grandes écoles d’art — Estienne, Boulle ou Duperré. Mais les candidatures sont refusées : son dossier scolaire ne raconte que ses difficultés.

Le baccalauréat est obtenu au ras des pâquerettes, avec une moyenne qui ne fait pas rêver. Rien, absolument rien, ne le désignait pour une suite prometteuse.


Le déclic : trouver son envie

Le basculement tient à une rencontre. En section commerciale post-baccalauréat, un professeur à peine plus âgé que lui accepte de lui transmettre ce que l’école ne lui avait jamais appris : une méthode de travail, une façon de raisonner.

Soudain, l’élève que l’on disait en difficulté se met à performer. Non par miracle, mais parce qu’il a enfin trouvé dans la matière une résonance en lui, faite de liberté.

L’évidence est là, éclatante : à l’épreuve reine de son BTS action commerciale — éliminatoire et redoutée —, il fait partie d’un petit groupe, quelques dizaines sur près de quatre mille, à décrocher la note maximale. « Le point de départ de la réussite n’est jamais une question d’aptitude : c’est d’abord de trouver en soi l’envie d’avancer. »


Une vocation par accident

La suite se joue, comme souvent dans les parcours d’AUDACE, sur une opportunité saisie.

Invité à témoigner devant d’autres étudiants sur sa façon de raisonner, Yves intervient dans une classe en présence du directeur d’un établissement venu l’écouter. À la fin de la séance, l’homme lui pose une question simple :

« Accepteriez-vous d’enseigner à des adultes ? » Il a 23 ans. Il accepte. Il ne s’est plus jamais arrêté depuis et débute avec des étudiants tous plus âgés que lui. C’est là qu’il découvre le ressort intime de sa vocation :

« Expliquer aux autres me permet de structurer ma pensée. Tant que je n’ai pas verbalisé, je ne peux jamais dire que j’ai relié toutes les idées. »

Enseigner n’est pas, pour lui, seulement transmettre un savoir figé : c’est aussi se structurer.

« Tant que je n’ai pas verbalisé, je ne peux jamais dire que j’ai relié toutes les idées. »


“Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage”

Restait une injustice administrative à corriger. La troisième année de spécialité n’étant pas reconnue comme un diplôme français, et son BTS technique n’étant pas considéré comme un niveau de bac+2 général, Yves avait dû recommencer. Cela explique sa reprise d’études à l’université, où il obtient de nouveau un bac+2, puis enchaîne licence, maîtrise et DESS en finance. Quelques années plus tard, il décroche un doctorat.

 


Une méthode à contre-courant

De ce parcours en zigzag, Yves a tiré une pédagogie singulière, née de ses propres difficultés.

Lorsqu’un de ses anciens enseignants universitaires lui demande d’intervenir dans un TD de comptabilité, il apprend la discipline seul, en seulement deux semaines — puis l’explique bien différemment de la méthode traditionnelle qu’il n’avait jamais comprise auparavant. Son principe : débuter ses interventions sans aucun vocabulaire technique, souvent au travers d’une histoire de vie. Car, selon lui, la comptabilité est bien plus simple que ce qu’on lui avait expliqué.

« Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement… dirait Nicolas Boileau. Le plus ardu, c’est toujours de retrouver une réalité qui peut nous éclairer, notamment celle d’un patrimoine dont on vient d’hériter. »

Les résultats parlent d’eux-mêmes : il lui suffit de vingt-quatre heures pour qu’une classe maîtrise toute la mécanique comptable — bilan, compte de résultat, journal, balance et grand-livre… Il lui est même arrivé de réexpliquer certains mécanismes à des comptables de métier qui perdent parfois le fil de la logique de leur profession à force d’être sur des logiciels abstraits.

Derrière cette méthode se cache une obsession devenue le fil conducteur de sa vie : ce qu’il appelle la « perte en ligne ». À chaque fois qu’un savoir passe d’une personne à une autre, il risque de se dégrader, de s’amenuiser. La seule parade consiste à savoir remonter à la source d’origine.

24h de cours : C’est le temps qu’il lui faut pour qu’une classe maîtrise toute la mécanique comptable.


Remonter à la source : l’affaire d’une vie

Cette obsession trouve son terrain d’élection dans une formule entendue un jour : « No parking, no business. »

Derrière ces quelques mots se cache un homme : Bernardo Trujillo, consultant colombien qui, depuis l’Ohio, a formé pour la NCR jusqu’en 1971 les pionniers de la distribution française — les fondateurs de Carrefour, d’Auchan et de la Fnac… Au total, près de 2 600 Français. Ceux qui l’ont écouté et appliqué ses principes, ont pour la plupart, fait fortune. Et pourtant, personne n’avait jamais pris le temps de tout rassembler.
Yves décide de remonter jusqu’à la source. Il s’informe, enquête et accède aux archives d’Étienne Thil, ancien journaliste devenu l’ami d’Édouard Leclerc puis premier directeur marketing de Carrefour — un grand témoin direct de l’histoire du commerce moderne. Cinquante mètres linéaires de documents que personne n’avait triés. Sans être archiviste, il classe, déchiffre et relie entre eux les documents, puis en tire une synthèse là où s’entassait un mur de papier.
De ce travail naît un livre : Carrefour, un combat pour la liberté. Le président-directeur général du groupe Carrefour, qu’il rencontre, lui propose de réécrire un document qui résume « l’esprit » des fondateurs de l’entreprise — un graal, évidemment, pour celui qui est convaincu que les réussites doivent être comprises dans leurs racines. Ses recherches nourriront jusqu’à un documentaire diffusé sur France 5.
« Effacer l’histoire d’une entreprise, comme le font certains dirigeants, c’est comme dire qu’un pays n’a pas de culture. N’oublions jamais que c’est toujours dans ses racines qu’un acacia trouve la force de pousser. »

Une nouvelle épreuve et la vie qui reste

Une vie est rarement un long fleuve tranquille. Ce parcours hors norme a connu son arrêt le plus brutal sur un lit d’hôpital. Un grave problème pulmonaire plonge Yves dans un mois de coma. À son réveil, tout est à réapprendre : manger, se lever, marcher. Un cerveau d’adulte dans un corps de nouveau-né.

Il se reconstruit, physiquement et psychologiquement, avec la même patience obstinée qui le caractérise. De cette traversée, il rapporte une certitude simple : « La vie est parfois obstinée. »

La leçon d’un éléphant

Quel conseil donnerait-il à celui qui n’ose pas ? Sa réponse est sans détour : « Le principal problème que l’on a dans sa vie, c’est soi-même. »

« Si l’on commence par se dire que l’on n’y arrivera pas, notre chemin est immédiatement bloqué. Et ce chemin compte tout autant que notre point d’arrivée, car c’est en route que l’on se nourrit dans l’adversité. »
Yves y ajoute une conviction qu’il sait, en France, à contre-courant : « Il faut savoir accepter nos échecs, les regarder comme des étapes, non comme des sentences qui devraient nous affliger. » « Le principal problème que l’on a dans sa vie, c’est soi-même. »

L’audace selon Yves

L’audace d’Yves Soulabail n’a rien d’un coup d’éclat. C’est une audace lente, têtue, prête à refuser la place qu’on aurait voulu lui assigner.

SON AUDACE RÉSIDE DANS CETTE CAPACITÉ À :

  • croire que la force est en nous ;
  • remonter aux sources et retrouver ce que d’autres auraient effacé ;
  • faire de sa difficulté à apprendre une manière inédite de transmettre.

Son message tient dans une phrase qu’il répète comme une boussole :

« Il n’y a de valeur que d’homme. »

Chez AUDACE, nous croyons à ces parcours qui prouvent que l’on n’est jamais là où l’on nous avait rangés.

Yves incarne cette audace-là : celle de l’éléphant à qui l’on demandait de grimper aux arbres, et qui a façonné sa vie pour montrer qu’il possédait, ailleurs, une force que peu avaient su voir.

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